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  RUBRIQUE: VIE MUNICIPALE
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 Exposition « 1968, un mois de Mai très occupé »

 

 

Allocution de Marie-Jo DUMASDELAGE

Adjoint au Maire

Mardi 20 mai 2008

  

En mai 68, Saint-Junien a été paralysé pendant trois semaines au cours d’une grève ouvrière qui entrainera 5.000 salariés dans l’action avec le soutien de la population. Il est donc tout à fait justifié de réaliser une exposition et de revenir sur des évènements qui ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier et la société française toute entière alors que certains veulent liquider l’héritage de mai 68 et d’autres s’acharnent à en limiter la portée à un bouleversement sociologique.

 

J’ai envie de dire, tout de suite, que mai 68 ne se liquide pas. C’est une des grandes dates du mouvement ouvrier avec d’autres comme 1892, 1906, 1919, 1936, 1945, 1956, et plus récemment 1981 et 1995. Je crois que cette inauguration est l’occasion de rappeler la lente construction du droit ouvrier et cela permettra de mieux comprendre l’explosion de mai 68.

 

A la naissance du Code civil, au lendemain de la Révolution, 2 petits articles du Code seront réservés au louage de service, ce qui concerne le travail ; contre 194 aux régimes matrimoniaux, 174 aux successions, 31 au bail à cheptel et 20 au régime des murs et des fossés mitoyens, ce qui concerne la propriété.

 

Ce décompte démontre le peu d’intérêt apporté au monde du travail et le législateur de 1791 pouvait constater que « les manufactures occupent les ouvriers immensément ». Il faudra 7 ans de discussion pour la journée de dix heures en 1892, la victoire du bloc des Gauches en 1906 pour instaurer le repos hebdomadaire, quatre ans de guerre pour la journée de 8 heures et 48 heures par semaine en 1919, il faudra 30 ans pour obtenir les 8 jours de congés payés en 1936 et les 40 heures par semaine, 20 ans de plus pour en avoir 15 jours en 1945, 10 ans de plus pour les trois semaines en 1956, le mois enfin en 1968 et la cinquième semaine en 1981 avec 39 heures hebdomadaires. Bien sûr, je limite mon propos à cette évolution mais je ne peux que souligner que la Sécurité sociale est de 1945 mais qu’il faudra attendre 1957 pour que les petits exploitants bénéficient d’une assurance sociale (l’amexa).

 

1968 est une date importante qui jalonne la longue route du monde du travail vers une libération sans cesse remise en cause. Tous ces militants ouvriers et paysans qui ont marqué cette année, qui se sont engagés dans une lutte difficile, méritent autre chose que ce mépris affiché par ceux qui veulent liquider l’héritage de Mai 68 et par ceux qui veulent en réduire le sens.

 

Il ne faut non plus en réduire la portée et pour clore définitivement ce débat il suffit de se rapporter aux chiffres officiels

De 1958 à 1967, moyenne annuelle de grévistes : 1 111 800

                            Nombre de journées perdues : 2 484 300

De 1969 à 1973, moyenne annuelle de grévistes : 1 872 700

                            Nombre de journées perdues : 3 414 900

 

A elle seule, l’année 1968 se caractérise par la plus grande grève universelle, tellement hors d’échelle qu’il n’existe qu’une estimation qui porte sur 150 millions de journées perdues soit 130 fois plus que la moyenne annuelle de l’époque précédente. On comprend que le pouvoir actuel ne veuille pas insister sur cet aspect à l’heure où il remet en cause, un à un, tous les acquis historiques de la classe ouvrière.

 

Cela étant dit, le mouvement de 1968 est protéiforme et son ampleur va résulter de la conjugaison de données internationales, nationales et locales.

 

Sur le plan international, les mouvements pour la paix au Vietnam, contre le colonialisme, contre la peine de mort prennent de l’ampleur surtout après les massacres de My Lai, au Vietnam, par l’armée américaine, pour l’émancipation des noirs aux Etats –unis (avril 68, assassinat de Marthin Luther King), sans parler du printemps de Prague et des mouvements de contestation en Amérique latine (Mexico 1968).

 

Sur le plan national, le chômage atteint 420.000 personnes ce qui est un chiffre énorme pour l’époque. La crise économique commence à pointer son nez avec des restructurations importantes. Le pouvoir d’achat est au plus bas alors que les besoins liés à l’évolution de la société grandissent.

 

A ces aspects s’ajoutent une prise de conscience d’un décalage entre les méthodes de pouvoir politique et patronal et l’aspiration de la population, et surtout de la jeunesse, à plus de liberté ainsi qu’une contestation des méthodes de transmission du savoir. Le couvercle a sauté le 22 mars 1968 après l’arrestation d’étudiants militants contre la guerre du Vietnam, il ne se refermera qu’en juin.

 

Ainsi, cette année 1968 aura la particularité de commencer par une crise étudiante, de se prolonger par un mouvement social inégalé et de s’achever par une crise politique majeure.

 

A Saint-Junien, il faudra aussi attendre le 13 mai pour voir la ville paralysée mais le mouvement social est déjà en cours à COFPA où une centaine de salariés sont licenciés ou déplacés, aux Papeteries du Limousin qui annonce la fermeture de son usine de Moulin Pelgros, à PPC Rey où les cadences s’emballent, dans la ganterie où 95% des salariés à domicile sont au chômage technique. Le mouvement social se rassemblera ici aussi à partir d’une réunion organisée par les parents d’élèves à la Bourse du travail où un millier de personnes se retrouveront.

 

Ceux qui ont vécu Mai 68 en gardent un souvenir extraordinaire car ils ont eu le sentiment d’être maître de leur destin pendant ce mois où ils décidaient ensemble des actions à conduire, car les règles étaient la collégialité dans les décisions et la solidarité dans l’action. Aucun d’entre eux ne souhaite contester l’héritage de Mai 68 car il a été un formidable levier contre l’assujettissement des salariés et une véritable révolution culturelle dans les rapports entre les individus et dans les modes de vie.

Mai 68, c’est un ensemble d’acquis.

 

Mai 68 c’est d’abord l’effectivité de la semaine de 40 heures obtenue par la loi, ratifiant les accords Matignon en 1936, mais rarement appliquée. Ce sont les conventions collectives adoptées en avril 1919 mais tombées aux oubliettes. Ce sont des augmentations de salaire souvent proches de 30%. Ce sont les droits syndicaux qui entrent enfin dans l’entreprise portant un premier coup de canif aux règlements intérieurs et au droit de propriété.

 

Mai 68, c’est bien sûr et c’est indéniable, un formidable bouillonnement de libération de la parole, des mœurs, de la culture, de l’autorité. Pour bien en mesurer la portée il faut se souvenir que jusqu’en 1965, les femmes mariées ne pouvaient pas ouvrir un compte en banque ni travailler sans l’autorisation de leur mari, que la mixité dans la vie scolaire et universitaire était interdite.

 

Je ne voudrais pas forcer le trait par un rapprochement avec le couple présidentiel actuel mais l’éclairage est tellement pertinent qu’il s’impose sans vouloir offenser. Il est certain que les photos de Carla Bruni, épouse de Mr Sarkozy, auraient été censurées sous une Madame de Gaulle qui se demandait comment on pouvait encore marier des jeunes filles sorties de l’université et qui interdisait l’entrée de l’Elysée aux ministres divorcés.

 

On comprend alors mieux que la jeunesse des années 60, corsetée par une société rigide et conservatrice, étouffe et explose.

 

Quant au monde ouvrier, Mai 68 a été un moment fort par l’importance de la lutte et je souhaite emprunter la conclusion de cette trop longue allocution à Michel Verret, dans « le travail ouvrier » qui me paraît particulièrement adaptée aux évènements de 1968 :

« La grève, jusqu’ici, n’a renversé ni l’assujettissement ouvrier, ni l’épuisement, ni les risque, ni l’usure, ni l’insécurité. Mais périodiquement elle renverse la sujétion : brisant, au plus simple, les interdits du règlement. Dans la grève, on ne s’arrête pas seulement : on parle, on crie, on déambule, on fume, on mange, on rit. On fait ce que tout le monde fait mais que justement on ne pouvait plus faire à l’usine. Et un peu plus : on se réunit, on proclame, on manifeste. On s’est redressé. La grande grève, oui, c’est bien, encore et toujours, comme une embellie dans la vie grise de la classe »

 

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